Ma mère nous annonça qu'il fallait aller voir Papy. C'était la première fois de ma vie que je mettais les pieds dans un hôpital – la deuxième pour être exacte mais je n'avais que deux ans, je ne m'en souviens pas. C'est le genre d'endroit où on s'imagine l'odeur âcre avant même d'y rentrer, car elle est si persévérante qu'elle arrive à traverser nos pensées pour pénétrer vicieusement dans nos narines. Rien que ce mot, « hôpital », me fait peur. Pour moi, il rime avec piqûre, sang, mort. Nous traversions le grand hall, puis l'ascenseur, les escaliers pour enfin arriver dans ce couloir blanc où des lit verts étaient alignés, trace d'un passé, d'une existence ou d'un futur. Mon père était venu nous chercher, souriant, car jamais il ne montre ses sentiments, comme si rien ne le touchait, pourtant nous savions tous que c'était faux. Il nous emmena dans la chambre. Papy était allongé sur un lit, les jambes nues. Aujourd'hui, on nous avait dit, il est en forme. Car avec son nouveau traitement –la pompe à dopamine-, il a des hauts et des bas : il peut arriver à se lever puis ressentir une douleur extrême, ne plus arriver à penser pareil, et même à bouger, des douleurs qui le dévorent de l'intérieur « comme si un couteau me grattait les organes », comme il dit. Notre arrivé l'excita plus qu'autre chose. Alors il nous parla de sa maladie pendant une longue heure, de ses difficultés à se mouvoir, de ses douleurs incessantes, de son état, qui se détériore. Les larmes me montèrent aux yeux. Il nous explique comment il se débrouille lorsqu'il est seul dans sa chambre, mais « cette connasse d'infirmière le laisse rien faire tout seul ». Il ne voulait pas qu'on vienne au début, il ne voulait pas qu'on le voit dans cet état, car nous ne sommes pas habitués. Pourtant, d'habitude c'est sur son propre lit qu'il souffre. Il y a son bon pote, « cette grosse merde d'Albert qu'à même pas osé le voir sur son lit d'hôpital. » Comment parle-t-il de ses amis, ceux qui veulent l'aider ? Papa dit que c'est l'effet des médicaments, ils changent le comportement. Papy, mon Papy, qu'es-tu devenu ? Combien de temps te reste-t-il ? Au moins une chose n'aura pas changé, c'est « je veux voir Emilie, je veux parler à Emilie, je veux qu'Emilie m'aide à finir mon bouquin » J'espère qu'il le finira son bouquin, car il n'accepte pas la maladie et ce serait le blesser dans sa dignité qu'il ne termine pas une chose dans sa vie. « Ma raison de vivre, c'est mon bouquin, je veux le finir. Et puis il y a vous. Sans ça je me serais jeté par la fenêtre depuis longtemps. C'est comme cette fois où il faisait moins quinze dehors et que j'ai laissé ma fenêtre ouverte toute la nuit. J'ai failli y passer cette nuit là, et c'aurait été tant mieux ! Vous pouvez pas comprendre comme c'est douloureux. En plus d'être une souffrance physique, elle est aussi morale. Si seulement une seule d'entre vous pouvez ressentir ne serais-ce qu'un dixième de ce que moi je ressens, là vous verrez. Mais vous pouvez pas comprendre, vous pouvez pas comprendre ». Et il avait raison. Mais c'était comme si il souhaitait que l'on souffre, que l'on partage sa douleur. Il avait écrit un poème le matin car dans ses meilleurs moments il arrivait à écrire. Sa dernière phrase était : « Et j'espère qu'au moins une de nous arrivera à lire l'enfer dans mes yeux, car il y est, et rien ne pourra ne l'y déloger, même et surtout s'il est caché derrière le rire. » Pendant ce temps, mon insensible de s½ur était en train de mâcher son chewing-gum « comme une vache ruminante », car Papy l'avait remarquée. Un peu plus tard, Jévi, une de ses amies proches l'avait appelé, mon oncle avait décroché. Papy lui faisait des signes car il ne voulait pas lui parler. « Avec ses bonnes intentions, elle me gave ! J'ai pas besoin de ça, je veux pas de sa compassion ! ». Pour la première fois, je parlais et il me jeta un regard froid, comme si j'étais une inconnue. « Mais c'est pour ton bien qu'elle te donne des conseils ». Il me répondit sec : « Oui ben elle me fait chier ! ». Je lui lançais une dernière phrase avant de m'enfuir en pleurant : « En tout cas, une chose est sûre, c'est que je t'appellerais pas ! » Ils m'ont tous demandé : « Pourquoi, Camille ? Il est malade, tu dois être indulgente ». Ce à quoi je répondais « C'est pas lui, c'est moi, je suis pas assez forte pour supporter ça, et peut être que je suis une grosse merde et je m'en excuse. »
Je t'aime.